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D’où viennent nos peurs ? Où prennent-elles forme ? Où se cachent-elles avant de se révéler à nous ?
Une simple petite phrase. On l’entend, on l’enregistre et on ne l’oubliera jamais tout à fait.
« Emmenez-moi !… C’est si terrible d’être ici… et de se sentir si méchante ! »
Pourquoi Megan avait-elle dit cela ? Pourquoi avait-elle le sentiment d’être méchante ?
Rien dans la mort de Mrs. Symmington ne pouvait le lui donner.
Alors, pourquoi ?
Se tenait-elle pour responsable de cette mort, d’une façon ou d’une autre ?
Megan ? Impossible. Megan ne pouvait pas avoir écrit ces lettres abominables, pleines d’obscénités et de mots orduriers.
Owen Griffith, pourtant, avait connu, dans le Nord, un cas analogue. Une petite fille qui allait en classe…
Qu’avait donc dit l’inspecteur Graves ?
Quelque chose à propos de la mentalité des adolescents…
Des fillettes innocentes qui, sur la table d’opération, endormies, balbutiaient des mots horribles qu’elles connaissaient à peine. Des gosses qui dessinaient à la craie des choses sur les murs.
Non, non, pas Megan.
Une lourde hérédité ? Un anormal dans ses ascendants ? Une tare, venue de loin, dont elle n’était pas responsable et qui faisait d’elle un être maudit ?
« Je ne suis pas une femme pour vous ! Je sais mieux haïr qu’aimer. »
Oh ! Megan, ma petite Megan ! Pas ça ! N’importe quoi, mais pas ça ! Et qu’est-ce qu’elle raconte donc, cette vieille sorcière ? Megan est courageuse. Mais pourquoi faut-il qu’elle soit courageuse ? Pourquoi ?
Ces réflexions et bien d’autres me torturaient. Mais la crise passa…
J’éprouvais cependant le besoin de voir Megan.
Ce soir-là, à neuf heures et demie, je sortis pour me rendre chez les Symmington.
Une idée, toute nouvelle, en effet, m’était venue à l’esprit. À propos d’une femme à qui nul n’avait songé.
À moins que Nash…
Terriblement improbable, peut-être même impossible ? Jusqu’alors, je l’avais cru. Mais ce ne l’était pas. Improbable, peut-être. Impossible, certainement pas !
Je pressai le pas. Parce qu’il était urgent que je visse Megan tout de suite !
La grille franchie, je me dirigeai vers la maison. Il faisait très noir et on y voyait mal. Une petite pluie fine commençait à tomber. Une des fenêtres, sur la façade, était éclairée. J’hésitai une seconde, puis, au lieu d’aller vers la porte d’entrée, j’obliquai vers la lumière. Avançant à pas de loup et en me baissant, j’écartai une touffe d’arbustes et m’approchai de la fenêtre. Les rideaux joignaient mal et la vitre supérieure ayant été baissée, l’observatoire était excellent. On voyait et on entendait parfaitement.
J’avais sous les yeux une scène d’intérieur infiniment reposante. Symmington se renversait dans un grand fauteuil. Elsie Holland, la tête penchée sur son ouvrage, réparait une chemise d’enfant.
— Très sincèrement, monsieur Symmington, disait-elle, je crois que les petits sont maintenant d’âge à être mis en pension. J’ajoute que j’en serai personnellement désolée, car vous savez combien je les aime tous les deux !
— Je pense, Miss Holland, répondit Symmington, que vous avez raison en ce qui concerne Brian. À la rentrée, il entrera à Winhays, le collège où j’ai moi-même commencé mes études. Mais Colin est encore trop petit et, pour lui, j’attendrai encore un an…
— Je vous comprends fort bien…
Une conversation toute simple, toute droite…
La porte s’ouvrit et Megan entra. Avec un air décidé et résolu qui me frappa. Son visage était calme, mais ses yeux brillaient étrangement. On la sentait sûre d’elle-même et elle n’avait certes plus rien d’une enfant.
Elle s’adressa à Symmington et je remarquai qu’elle ne l’appelait ni « père » ni « monsieur », m’avisant d’ailleurs tout de suite qu’elle en usait toujours ainsi, je m’en apercevais maintenant.
— Je désirerais vous parler, dit-elle. À vous seul !
Surpris, assez désagréablement j’imagine, Symmington fronça le sourcil. Megan soutenant son regard sans broncher, il se tourna vers Miss Holland :
— Vous voulez bien, Elsie ?
Elle était déjà debout, marchant vers la porte. Megan s’écarta pour la laisser passer. Elsie, au moment de sortir, s’immobilisa un court instant pour regarder par-dessus son épaule. Une fois encore, la pureté de ses traits me surprit, comme si je la découvrais. Elle était adorablement belle. Belle comme une statue antique et, quand je la revois maintenant, c’est dans l’attitude qu’elle avait à ce moment-là, la tête tournée à demi, le visage paisible, une main sur le bouton de la porte, l’autre tenant son ouvrage, pressée sur son sein.
Elle sortit et ferma la porte.
Symmington, qui semblait assez nerveux, interrogeait :
— Que se passe-t-il, Megan ? Que veux-tu ?
Elle était debout en face de lui, près de la table. Je notai de nouveau la froide résolution qui se lisait sur son visage. J’y découvrais en même temps une sorte de dureté que je ne lui connaissais pas.
Elle ouvrit la bouche et ce fut pour dire des mots qui me glacèrent jusqu’à la moelle.
— Je veux de l’argent, dit-elle.
Cette requête n’était pas de nature à mettre Symmington de meilleure humeur.
— Tu ne pouvais pas attendre demain matin pour m’en demander ? D’autre part, qu’est-ce que ça signifie ? Ton argent ne te suffit pas ?
Propos d’un homme sensé, qui ne fait pas de sentiment, mais ne se refuse pas à entendre des paroles raisonnables.
— C’est beaucoup d’argent que je veux, répondit Megan.
Il se redressa dans son fauteuil.
— Dans quelques mois, tu seras majeure. Tes tuteurs te remettront la fortune que t’a laissée ta grand-mère.
— Vous ne m’avez pas comprise, répliqua-t-elle. C’est de vous que je veux de l’argent.
Son débit s’accélérant à mesure qu’elle parlait, elle poursuivait :
— On ne m’a jamais beaucoup parlé de mon père, on ne voulait pas me laisser savoir quoi que ce soit de lui, mais je sais parfaitement qu’il a été condamné à de la prison et je sais pourquoi. Il avait fait du chantage…
Après une très courte pause, elle reprit :
— Eh bien, je suis sa fille ! Je tiens de lui, sans doute ! En tout cas, je vous demande de l’argent et vous me le donnerez, parce que, si vous refusez, je dirai ce que je vous ai vu faire, un jour, dans la chambre de maman. Il s’agissait d’un cachet.
Elle se tut. Les derniers mots avaient été articulés très lentement, très posément.
Symmington restait très calme.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire, fit-il d’une voix égale.
— Je crois que si ! répliqua-t-elle.
Elle souriait, méchamment.
Symmington se leva, alla à son secrétaire, tira de sa poche un carnet de chèques et remplit un chèque qu’il remit à Megan, après l’avoir tamponné avec le buvard.
— Tu es une grande fille maintenant, dit-il, et je comprends très bien que tu éprouves l’envie de t’acheter des robes et des colifichets. Pour le reste, je ne sais pas de quoi tu veux parler. Aucune importance, d’ailleurs. En tout cas, voici un chèque…
Elle l’examina et dit :
— Merci. Ça ira…
Elle tourna les talons et quitta la pièce, suivie des yeux par Symmington. Comme il se retournait, je fis, surpris par l’expression de son visage, un involontaire mouvement en avant, un mouvement qui fut interrompu de la façon la plus inattendue : sortis de la touffe d’arbustes que j’avais écartée tout à l’heure pour m’installer devant la fenêtre, deux bras vigoureux m’entouraient, cependant que la voix de Nash murmurait à mon oreille quelques mots :
— Du calme, Burton, pour l’amour de Dieu !
Ayant dit, Nash battit en retraite avec d’infinies précautions. Sa main, refermée sur mon coude, m’invitait à suivre.
Quand nous nous retrouvâmes sur la route, il se redressa et s’essuya le front.
— Naturellement, dit-il, vous deviez être là !
Je ne répondis pas à sa plaisanterie.
— Cette enfant n’est pas en sûreté, Nash ! Vous avez vu le visage de Symmington ? Nous ne pouvons pas la laisser là !
Le commissaire m’empoigna le bras avec fermeté.
— Maintenant, Burton, vous allez m’écouter !